Athènes, le 29 mai 2011
1. Monsieur le ministre, votre pays traverse actuellement une période difficile. Malgré cela vous avez trouvé l'occasion de visiter l’Ukraine. Quelle est l'objet de votre visite? Qui allez-vous rencontrer, quels dossiers allez-vous aborder ?
La Grèce a des points de repères historiques importants dans la région élargie de la Mer Noire. Cela vaut particulièrement pour l’Ukraine et le peuple ukrainien avec lequel les Grecs ont développé des relations amicales. Toutefois, ces derniers temps les visites bilatérales se sont faites rares. C’est pourquoi cette année nous devons rattraper le temps perdu. J’ai accepté avec grand plaisir l’invitation du ministre des Affaires étrangères et cher ami, Konstantyn Gryshenko de venir visiter Kiev. Dans le même temps, en juin se tiendra le Comité interministériel mixte à Athènes. Et naturellement, l’événement phare aura lieu en octobre à Athènes, où nous recevrons le Président M. Yanukovych suite à l’invitation du président de la République hellénique, M. Papoulias.
2. Les relations commerciales entre nos deux pays sont très limitées. Pour quelle raison à votre avis ? Est-il vrai que nos pays n’ont rien à se proposer mutuellement ?
En effet, pendant les années 2008-2009, nos échanges commerciaux ont connu une baisse, en raison notamment de la crise économique internationale. Toutefois, les dernières données en date attestent d’une hausse relative. Par exemple, pendant les deux premiers mois de 2011, les exportations grecques vers l’Ukraine ont augmenté de 44,7% et les exportations ukrainiennes vers la Grèce de 20,4%. Mais il ne faut pas seulement considérer le commerce bilatéral. Il y aussi la présence de dizaines d'entreprises ayant des intérêts grecs en Ukraine. Il y a aussi les virements effectués en Ukraine par les citoyens ukrainiens travaillant sur des chantiers navals grecs qui contribuent à l'économie locale, ou encore les dizaines de milliers de touristes ukrainiens qui visitent chaque année notre pays. Toutes ces données ne représentent pas simplement des chiffres économiques. Elles représentent des hommes, des relations, des liens vitaux entre nos sociétés. Elles constituent une base d’amitié vigoureuse. Nous pouvons mieux faire, certes. Et cela sera l’un des sujets que nous aborderons lors de ma visite à Kiev.
3. Comment à votre avis cette situation peut-elle changer, notamment après la signature de l'Accord de libre-échange entre l’Ukraine et l’UE ? Quelles nouvelles possibilités émergeront ? Quels seront les éventuels problèmes ?
La fin des négociations et la signature de l'accord de libre-échange entre l'Ukraine et l'Union européenne constituera une étape importante pour l'augmentation du volume des échanges entre l’UE et l’Ukraine. L’Accord prévoit la réduction des taxes à l’importation et à l’exportation, des facteurs qui certes visent à protéger les producteurs de certains pays, mais limitent fortement le développement du libre-échange. Il existe d’autres règles dont l’adoption peut contribuer à augmenter le commerce et à améliorer la commercialisation de produits de qualité, comme la protection des indications géographiques auxquelles la Grèce accorde une importance particulière.
4. Est-ce que la Grèce soutient la volonté de la partie ukrainienne de renforcer, par le biais de son accord d’Association avec l’UE, sa perspective d’adhésion à l’UE ? Pouvez-vous être précis dans votre réponse ?
L’Ukraine est sans aucun doute un pays européen. Cela a été reconnu par le Conseil européen. L’achèvement des négociations concernant l’Accord d’Association UE – Ukraine – négociations qui ont enregistré des progrès significatifs - marquera une étape importante dans le rapprochement des principes et valeurs de l'UE. L'Ukraine jouit d’ores et déjà d’une relation particulière avec l’UE. Elle est l’un des Etats membres du partenariat oriental et occupe une place de choix. Dans le même temps, les ministères des Affaires étrangères grec et ukrainien ont conclu un accord sur la fourniture de savoir-faire pour le rapprochement de l'Union européenne, accord qui sera d'ailleurs ratifié la semaine prochaine par le parlement grec. La Grèce croit fermement en un renforcement de plus en plus étroit des relations entre l’Ukraine et l’UE et elle sera au côté de l’Ukraine à chacun de ses pas.
5. La Grèce attire toujours les touristes ukrainiens. Toutefois, il est à la fois difficile et compliqué de se voir octroyer un visa Schengen par le consulat de votre pays. L’évaluation des services consulaires prestés par les autorités diplomatiques des pays européens qui a été effectuée par un groupe de 7 ONG ukrainiennes et la notation donnée sur la base de cette évaluation ont placé le consulat de Grèce tout en bas de la liste. Parmi les principales doléances exprimées par la partie ukrainienne figuraient la non- application par la partie grecque du paragraphe 4 de l’Accord Ukraine – UE sur la simplification des procédures de délivrance de visas, la demande arbitraire d'un grand nombre de documents et le manque de politesse des employés consulaires. Qu’entendez-vous faire pour corriger cette situation ?
Pour parler objectivement, je sais qu'il n'est pas agréable de commencer son voyage professionnel, touristique ou autre par toutes ces démarches pour la délivrance de visas. Je sais également qu'il y a des problèmes. Je peux toutefois vous assurer que nos services consulaires prennent toutes les mesures nécessaires pour rendre cette procédure plus agréable. Nous voulons que le visiteur potentiel puisse venir dans notre pays et que sa première impression soit la meilleure possible. Le résultat de tout cela, en Ukraine tout particulièrement, est que le nombre de visas octroyés en 2010, comparé à 2009, a augmenté de 55%. Par ailleurs, le nombre des visas à entrées multiples a aussi fortement augmenté. Ces données pour nous ne représentent pas seulement des chiffres, mais aussi des hommes et nous espérons que ces touristes seront satisfaits de leur séjour dans notre pays et y reviendront.
6. Les services israéliens constatent que suite à l’abolition par Israël des visas pour les citoyens ukrainiens, le flux des touristes ukrainiens vers Israël a considérablement augmenté. Est-ce que votre pays promeut l’abolition des visas Schengen pour les ressortissants ukrainiens?
La libre circulation des hommes dans l’espace unique créé par la convention Schengen est l’une des plus grandes réussites de l’histoire de l’intégration européenne. Arriver jusque là n’a pas été facile. Beaucoup de travail a été accompli pour pouvoir unifier les règles, garantir des conditions communes minimales qui composent un espace unique de sécurité, de justice et de prospérité. Mais pour que tous ces changements puissent avoir lieu, des procédures sont nécessaires, des procédures longues qui impliquent des consultations entre les Etats membres. Nous avons constaté les avantages produits par la libéralisation du régime des visas dans le cas de nos voisins balkaniques. Et cela ne concerne pas seulement le tourisme. Cela permet de rapprocher les peuples, de cultiver la paix et d’offrir la croissance. Nous soutiendrons tous les efforts de votre pays visant à la pleine libéralisation du régime des visas, un processus assorti de conditions strictes et prévoyant des réformes importantes. Dans l'intervalle, je peux vous assurer que nos autorités consulaires en Ukraine ont reçu des instructions, elles les appliquent efficacement dans le cadre de l'accord de facilitation de délivrance de visas Ukraine – UE.
7. Quelle est votre prévision pour la période touristique en cours en Grèce ? Dans quelle mesure a-t-elle été influencée par la crise économique et sociale dans votre pays ? Est-ce que les touristes ukrainiens doivent craindre des grèves massives et des annulations de vols ?
Le tourisme est l’une des branches les plus dynamiques de l’économie grecque, c'est son « industrie lourde ». Je dois admettre que l’année précédente était particulièrement difficile, compte tenu de la crise. Mais j’estime que la crise est une réelle opportunité pour l’économie grecque, lui permettant de faire de grands pas en avant, de devenir plus dynamique, évoluer. En ce qui concerne le tourisme et les autres secteurs économiques, nous avançons sur la base d'un plan stratégique ambitieux qui tient compte de la nouvelle donne et des exigences du marché, dans le but de revaloriser le produit touristique du point de vue qualitatif. Pour cet été, les données sont particulièrement encourageantes. D’ailleurs, la crise a contribué à créer un produit touristique particulièrement qualitatif, plus attrayant et meilleur marché. Je suis convaincu que nos amis ukrainiens qui choisiront la Grèce comme destination passeront des vacances inoubliables.
8. Quelles sont, à votre avis, les principales erreurs que la Grèce a commises et qui ont entraîné cette situation économique grave ?
Des phénomènes datant de plusieurs décennies empêchaient le pays de progresser. Des structures politiques, économiques et sociales sclérosées auxquelles il fallait apporter des réponses immédiates, mais au lieu de cela nous nous voilions la face. Nous n’avons pas créé une base productive saine en tenant compte de nos avantages comparatifs. Il n’y avait aucune structure de gestion transparente des biens publics. Nous avons suivi l'évolution des finances publiques de manière passive, en regardant le présent et non l’avenir. Certes la conjoncture économique internationale est venue accélérer et accroître la tension de la crise en Grèce. Il ne faut pas oublier que nous parlons d’une crise qui touche l’ensemble de l’Europe. J’aimerais néanmoins être clair. Nous, en tant que citoyens et notamment la classe politique, qui est chargée de diriger les évolutions, a des responsabilités énormes. Aujourd’hui, l’ensemble de la société grecque est consciente du caractère crucial de la situation et procède à un changement historique : elle se décharge des mentalités et des conceptions figées qui nous ont menés dans cette situation, elle créé non seulement les conditions nécessaires pour sortir de la crise, mais aussi un pays meilleur. Un pays qui assurera une économie durable, la bonne application des lois et la justice sociale.
9. Risque-t-il d’y avoir une grave division ou scission de l’UE en raison de la crise économique qui touche la Grèce, l’Irlande et le Portugal et des différentes approches face à cette crise de la part des Etats membres de l'UE ?
Non, ce risque n’existe pas. Il faut éviter de voir partout des complots et ces discours alarmistes qui prospèrent dans l’environnement politique et économique volatile européen et mondial. La réalité est certes difficile et désagréable, avec la crise de l'endettement dans les pays de la zone euro qui a son tour grève l'économie mondiale. Si les gouvernements réagissent de façon égoïste en avançant des arguments en faveur des intérêts nationaux pour pouvoir relever les défis européens dans le contexte économique actuel, aucune solution ne sera trouvée. En l’état actuel des choses, une scission de l’UE aurait un impact catastrophique cumulé, non seulement en Europe mais sur le plan mondial. Ce scénario n'existe tout simplement pas. C’est maintenant que nous devons lutter ensemble. C'est un message que nous répétons sans cesse et que nous devons comprendre : ce n'est qu'en faisant preuve de solidarité que nous pourrons créer ensemble une nouvelle Europe, une Europe dotée d’une voix forte et d’une présence dans le monde.
10. La Grèce a reçu un prêt du Fonds monétaire international lorsque celui-ci était dirigé par Dominique Strauss-Kahn qui suivait une politique pro-européenne. Dans quelle mesure le changement de direction du FMI peut-il influencer la coopération entre la Grèce et le FMI ?
Notre coopération avec le FMI, ainsi qu’avec nos autres partenaires qui nous ont prêté de l'argent, est d'ordre institutionnel et naturellement elle n'est pas influencée par des personnes. Elle est influencée par des pratiques et des politiques. C’est avant tout une question de choix politiques. Ce qui importe est la façon dont nous envisageons cette crise, seuls ou de concert avec nos partenaires. Par conséquent, j'estime que l'affaire Strauss-Kahn n'aura aucune conséquence sur cette coopération.
11. L’Ukraine est dans une situation économique difficile et est contrainte d'appliquer les conditions strictes du FMI. Parlez-nous s’il vous plait de l'expérience grecque dans la mise en œuvre du programme de réformes radicales annoncées par le Premier ministre G. Papandréou. Dans quelle mesure ces réformes ont-elles été un succès dans ce contexte de vif mécontentement social ?
Les pas accomplis au cours de cette dernière année et demie étaient nombreux, difficiles et douloureux. Ils étaient néanmoins nécessaires. Le peuple grec a fait de gros sacrifices et bon nombre de concitoyens ont un sentiment d'insécurité. Mais la volonté du peuple en faveur du changement est très forte. Nous avons d’ores et déjà les premiers résultats tangibles. Le déficit a été réduit de 5%, la plus forte baisse atteinte par un pays de la zone euro en l'espace d'une année seulement. Nos exportations enregistrent une hausse et nous continuons de valoriser les biens publics. Dans le même temps, nous avons réussi à mettre en place d’importants changements structurels qui renforcent la transparence de l’administration publique, réinstaurant la relation de confiance avec les citoyens, créant un environnement sain et fonctionnel permettant les investissements et modernisant le secteur de l’Education et de la Santé. Nous sommes déterminés à poursuivre nos efforts en intensifiant les réformes. Nous avançons sur des bases solides, tout en étant pleinement conscients des difficultés, mais toujours avec assurance et optimisme dans l’avenir de notre patrie.