Athènes, le 13 décembre 2009
Propos recueillis par M. Pollatos
M. POLLATOS : Vous avez exprimé votre satisfaction à l’égard du texte des conclusions sur le parcours d’adhésion de la Turquie. Est-ce que l’on pourrait qualifier de succès le fait que la Turquie a « contourné » l’évaluation sans que des sanctions substantielles lui soient imposées ?
M. D. DROUTSAS : La Turquie n’a pas contourné l’évaluation comme nous pouvons le constater par les réactions et les « protestations » émises tant par la Turquie elle-même que par ses défenseurs. Nous sommes parvenus à des formulations très importantes dans le texte des conclusions. Nous avons supprimé la référence très dangereuse qui disait que les différends bilatéraux ne devraient pas entraver le processus d’adhésion, nous avons sauvegardé le droit de la République de Chypre et de tout autre Etat membre d’empêcher l’ouverture des chapitres, nous avons pour la première fois introduit une référence au droit international de la mer ce qui revêt pour nous une importance vitale.
Fort du plein soutien de la Grèce, le ministre chypriote des Affaires étrangères a annoncé que les chapitres ayant trait à l’application du Protocole sur l’Union douanière ne s’ouvriraient pas si Ankara ne se conformait pas aux dispositions y relatives. La période de réductions qui a marqué les dernières années est arrivée à sa fin. Les choses sont de nouveau à l’ordre et ce, en dépit de notre point de départ difficile – car la Nouvelle Démocratie n’a pas fait la préparation nécessaire – et de la baisse du prestige de notre pays en raison des omissions et de l’absence de M. Karamanlis. Les objectifs de la politique étrangère de la Grèce ne changent pas. Ce qui change est la manière dont nous allons désormais revendiquer ces objectifs. La Grèce a des positions claires sur toute question qui la concerne. Elle a confiance en elle-même. Elle doit y avoir confiance. C’est à l’aide de ces positions claires et de notre confiance que nous relevons chaque défi. Et nous n’allons pas permettre à personne, à l’intérieur ou à l’extérieur, de saper cette confiance.
M. POLLATOS : Des critiques sont émises d’après lesquelles l’évaluation de la Turquie par le Conseil « Affaires générales » n’était qu’un simulacre d’évaluation et que les 27 avaient négligé les modalités et les conditions fixées par eux-mêmes. Le fait paradoxal de la non reconnaissance de la part de la Turquie d’un Etat membre du club auquel elle veut adhérer ne porte-t-il atteinte au prestige de l’UE ?
M. D. DROUTSAS : Pour le moment, je laisserai à part la langue diplomatique afin de vous décrire ce qui s’est passé au sein du Conseil cette semaine. Un ministre d’un pays européen – lequel traditionnellement nous regarde de travers – dans le cadre de la discussion sur l’ARYM fait un grand effort pour persuader la majorité des pays membres qui soutiennent notre pays de la nécessité de protéger la crédibilité de la Commission européenne qui a proposé l’ouverture des négociations avec l’ARYM. A ce stade, force est de rappeler que les décisions y relatives relèvent de la compétence des gouvernements et non pas de la bureaucratie de la Commission européenne.
Par la suite, le même ministre s’oppose à mon argument à savoir que si les 27 ferment les yeux sur la non reconnaissance de la République chypriote par la Turquie, la décision de 2006 à travers laquelle la Turquie était appelée à changer d’attitude n’aura aucune valeur et la crédibilité de l’Union sera fortement atteinte. Et nous parlons d’une décision soutenue par le gouvernement de ce pays aussi. C’est de l’hypocrisie ? Oui, M. Pollatos c’est de l’hypocrisie. Et je n’ai aucune hésitation à l’affirmer. Toutefois, tel est le terrain de jeu. Telle est la réalité. Et c’est dans ce terrain que nous devons apporter des résultats. Et cette semaine, je vous le dis, nous nous sommes parvenus à un bon résultat.
M. POLLATOS : Par vos contacts continus ce dernier temps avec vos homologues estimez-vous que la Turquie a une place au sein de l’UE ? L’Europe unie peut-elle supporter en tant que membre une Turquie « impériale » laquelle, bien que pays candidat à l’adhésion, impose ses propres termes à ses juges ?
M. D. DROUTSAS : La Turquie a une place au sein de l’UE. Mais non pas la Turquie actuelle, la Turquie qui flirte avec son passé ottoman. L’époque des empires est révolue. C’est l’heure de l’avenir européen. C’est justement cet avenir qu’offre la Grèce à son voisinage. C’est cet avenir que nous voulons offrir à la Turquie. A une Turquie qui changera, s’adaptera à son époque et se conformera aux critères, respectera pleinement les relations de bon voisinage, les droits souverains de ses voisins, le droit international.
Un observateur attentif de la Turquie pourra y identifier pas mal d’insécurités, des insuffisances, des faiblesses ce qui est souvent traduit dans des déclarations faciles. Par rapport aux démocraties européennes, le chemin que la Turquie doit parcourir est encore très long. Par exemple, le rétablissement des relations avec l’Arménie ou une ouverture pratiquée vers les Kurdes : les déclarations ont été audacieuses mais dans la pratique le progrès a été limité. Le fait que les membres des minorités en Turquie soient considérés comme des citoyens de deuxième catégorie nous consterne. Qu’est-ce qui s’est passé avec la minorité grecque à Constantinople, à Imbros et à Ténédos ? En 2009, l’enseignement de la langue grecque en Turquie n’est permis que sous autorisation y relative du Conseil ministériel turc. Est-il possible ? Nous écoutons parler des libertés religieuses mais toutes les communautés religieuses sont confrontées à de graves problèmes. En Europe, nous avons réglé ces problèmes. Tant que la Turquie ne fait pas les pas nécessaires ce qui est dans l’intérêt de sa propre société, son chemin vers son parcours européen sera semé d’obstacles. Nous l’aiderons mais d’abord c’est la Turquie qui doit aider elle-même.
M. POLLATOS : Considérez-vous que l’on pourrait saisir la Cour de la Haye de cette affaire relative aux différends gréco-turcs ? Qu’est-ce que vous répondrez à la proposition turque officielle concernant l’adoption d’un code de conduite en Egée ?
M. D. DROUTSAS : Pas aujourd’hui. Nous voulons donner une nouvelle dynamique aux entretiens exploratoires. Nous voulons l’amélioration des relations entre les deux pays. S’agissant du code de conduite, nous sommes disposés à engager une discussion quelle qu’elle soit, dès lors que celle-ci ne porte atteinte aux droits souverains de la Grèce. Il va de soi que nous sommes catégoriques sur ce point. Pour éviter tout malentendu, il faut préciser qu’actuellement aucune discussion n’est en cours. Toutefois, le meilleur code de conduite est un bon comportement et cela signifie que la Turquie doit respecter le droit international.
Pour ce qui est du règlement de la question relative à la délimitation du plateau continental des deux pays, la solution est bien évidente. Cent soixante pays ont ratifié la Convention sur le droit de la mer. Les règles codifiées dans le cadre de cette convention faisaient d’ores et déjà partie du droit coutumier. Il s’agit d’une convention universelle que la Turquie devra bientôt adopter. Et après le dernier conseil de Bruxelles, cela est pour la première foi noté dans un texte officiel du Conseil.
M. POLLATOS : Nombreux sont ceux qui s’étonnent de ce que le gouvernement soutient le parcours européen de la Turquie alors que cette dernière est une force d’occupation à Chypre.
M. D. DROUTSAS : En ce qui nous concerne, nous ne donnons pas un chèque en blanc. Afin que la Turquie devienne membre de l’UE, elle doit cesser d’être une force d’occupation. Le gouvernement de la Grèce tout comme le gouvernement de la République de Chypre, soutient le parcours européen de la Turquie à la condition que, entre autres, une solution soit apportée à la question chypriote. C’est justement pour cette raison là que les négociations sont menées sur l’île à l’initiative du Président Christofias. Nous soutenons de toutes nos forces cet effort dans le cadre des Nations Unies. Nous soutenons le gouvernement chypriote à travers des actes et non seulement en théorie. Nous voulons une solution chypriote qui proviendra des Chypriotes et servira le peuple chypriote – Chypriotes grecs et turcs – dans un environnement de sécurité qui sera offert par la famille européenne. Une solution sur la base des résolutions des Nations Unies qui respectera l’acquis communautaire. Aujourd’hui en Europe les armées d’occupation n’ont pas de place.
M. POLLATOS : Que pensez-vous de la proposition de M. Erdogan concernant l’organisation d’une conférence à quatre parties sur la question chypriote jusqu’au mois de mars 2010 ?
M. D. DROUTSAS : Je ne pense pas que la proposition de M. Erdogan a comme objectif d’accélérer ou de faire progresser les négociations. Au contraire, cette proposition vise à revaloriser l’occupation illégale. Il existe un processus dans le cadre des Nations Unies. Des entretiens sont en cours entre le Président Christofias et M. Talat. C’est le seul processus qui peut garantir l’atteinte d’une solution. Et c’est justement sur ce processus que nous devons mettre l’accent. La Turquie a la force et l’influence nécessaires pour donner la dynamique nécessaire afin que le dirigeant Chypriote turc participe à la négociation en faisant preuve d’une attitude constructive. Afin que du progrès tangible soit réalisé. Il suffit que la Turquie prenne cette décision.
M. POLLATOS: S’agissant de la question de Skopje, quelle est la ligne rouge du gouvernement du PASOK ? Pour ce qui est de la langue, accepteriez-vous le terme «makedonski», duquel – paraît-il – l’ancienne ministre des Affaires étrangères était en train de discuter ?
M. D. DROUTSAS : Il n’y a qu’une seule ligne rouge M. Pollatos, la ligne rouge nationale : une appellation avec détermination géographique pour tous les usages (erga omnes). C’était le PASOK, opposition à l’époque, qui a conçu cette ligne rouge. Nous avons fixé cette ligne et la plupart des forces politiques s’y sont alignées. Cela est important et sur cela nous devons axer notre attention, à savoir aujourd’hui la Grèce a réussi à adopter une ligne nationale claire. Cela est une source de puissance pour nous car nous parlons d’une seule voix.
Aucune autre question ne doit être abordée. En 2005, M. Nimetz ne devait pas inclure dans ses propositions d’autres questions et le pire était que le gouvernement de M. Karamanlis a accepté de discuter de ces questions. Cette discussion ne fait qu’aider M. Gruevski à entraver le progrès des négociations menées sous l’égide des Nations Unies en vue de parvenir à une solution. M. Gruevski essaye de monopoliser l’appellation « Macédoine » qui plus est en adoptant une attitude irrédentiste, et de s’approprier d’un passé historique qui ne lui appartient pas. Donc, je vous dis de manière claire : l’identité macédonienne fait partie de l’identité de chaque Grec. Cette identité n’est pas à négocier. Et il serait bon de transmettre ce message non seulement à Skopje mais aussi à New York et dans toutes les directions.
M. POLLATOS : Est-ce que le règlement de la question du nom doit être valable à l’égard de tous et être garanti par le biais d’une modification y relative dans la constitution de Skopje ou il ne sera destiné qu’à un usage international ?
M. D. DROUTSAS : Pour ce qui est de la question de la constitution, nous veillerons à ce que l’appellation finale, dès lors que celle-ci est convenue, soit pleinement sauvegardée de manière efficace et contraignante. Nous veillerons à ce que cette appellation soit appliquée dans son intégrité à l’égard de tous. Nous ne permettrons pas la moindre ambigüité. Pour la Grèce l’objectif est de garantir l’efficacité absolue de l’application « erga omnes ». Et si cela signifiera un changement de la Constitution, nous nous déploierons des efforts dans ce sens.