Athènes, le 14 novembre 2009
Propos recueillis par Mme Adam
Mme ADAM : La semaine prochaine selon toute probabilité vous entamerez une tournée dans la région des Balkans, l’objectif étant de parachever d’ici à 2014 le parcours européen des Balkans occidentaux. Pensez-vous que cette date est réaliste ? A savoir, pensez-vous qu’au cours de cette période de quatre ans la question de Skopje pourra être réglée et que les objections soulevées par les Pays-Bas à l’adhésion de la Serbie pourront être surmontées ? Et, finalement, qu’envisagez-vous de faire avec Kosovo ? Est-ce que cette date butoir est trop optimiste ?
M. DROUTSAS : Le nouveau gouvernement grec doit impérativement appliquer de nouveau une politique dynamique exercée à travers d’initiatives de sorte que nous puissions valoriser la présence et le poids que la Grèce peut et doit avoir afin de servir nos propres intérêts dans le domaine de la politique étrangère et, bien entendu, dans celui de la politique économique.
Les Balkans sont notre voisinage, notre première priorité. La Grèce peut et doit jouer un rôle de protagoniste comme elle l’a fait durant la période 1999-2004. Nous voulons mettre l’accent sur cette région et sur la promotion du parcours européen de tous ces pays de l’Europe du Sud-est. Nous voulons être la locomotive, comme nous l’avons à maintes reprises affirmé, pour le parcours européen de tous ces pays.
Je tiens à souligner que cette proposition est une proposition de caractère politique. Si vous me le permettez, je voudrais me référer au passé récent. En 2003, sous la présidence hellénique, la stratégie de Thessalonique a été convenue. Cette stratégie a pour la première fois offert une perspective européenne à ces pays.
Cette stratégie demeure même aujourd’hui le point de référence principal de la politique de l’Union européenne vis-à-vis de la région de l’Europe du Sud-est. Toutefois, les cinq dernières années, nous constatons un affaiblissement de cette dynamique, et ce pour plusieurs raisons. Notamment, un grand nombre d’Etats membres de l’Union européenne et surtout l’opinion publique manifestent des réticences à l’égard de l’élargissement ultérieur de l’Union européenne.
Nous avons choisi une date en vue de laquelle tous ces Etats pourront se préparer de la manière appropriée, s’acquitter de leurs obligations et respecter tous les critères pour leur adhésion.
2014 est une date symbolique – cent ans après le déclenchement de la Première guerre mondiale – car cette guerre a été la cause des problèmes qui perdurent dans notre région.
L’Union européenne constitue le modèle de paix le plus réussi. Par conséquent, elle doit assumer de nouveau ses responsabilités et de promouvoir le parcours européen de cette région en faveur de la paix et de la stabilité. Ainsi, espérons-nous, les questions demeurées en suspens dans notre région pourront être réglées.
Mme ADAM : Est-ce que dans cet élargissement vous incluez Kosovo aussi ?
M. DROUTSAS : La position grecque sur le Kosovo est bien claire et connue de tous. Je voudrais souligner que justement des réflexions et des propositions de ce genre relatives à l’adhésion de toute la région à l’Union européenne pourraient contribuer de manière efficace au règlement des questions, telles que le Kosovo.
S’agissant de la question du Kosovo, des Etats-Unis ont fait entendre leur voix. La Russie en a fait de même.
Mais l’Union européenne n’a pas du tout fait entendre sa voix. Elle a encore une fois manqué l’opportunité d’assumer ses responsabilités dans cette région qui constitue une partie intégrante de l’Union européenne.
Mme ADAM : En parlant de 2014, considérez-vous que cette date butoir comporte aussi la pleine adhésion de la Turquie ?
M. DROUTSAS : Comme vous le savez, la Grèce, a été l’un des pays qui en 1999 ont considérablement contribué à l’ouverture du parcours européen de la Turquie et nous continuons de soutenir son parcours. Nous avons même affirmé de manière claire qu’il n’y avait d’autre alternative que sa pleine adhésion à l’Union européenne.
Toutefois, nous soulignons toujours que la pleine adhésion de la Turquie ne pourra avoir lieu que si cette dernière s’acquitte de toutes ses obligations assumées à l’égard de l’Union européenne et de ses Etats membres. Il est certain que le chemin que la Turquie doit parcourir est long. Je ne pense pas qu’une date pourrait être utile.
Il est à la Turquie de réaliser les réformes nécessaires à l’intérieur et de respecter pleinement le droit international. De respecter pleinement l’intégrité territoriale de la Grèce, de respecter les droits de l’homme et les droits des minorités et, bien entendu, les droits de la minorité grecque en Turquie.
De respecter les droits religieux. A ce stade je voudrais faire une référence particulière au Patriarcat Œcuménique à Constantinople. Il est à la Turquie de coopérer de manière efficace au règlement de la question chypriote. D’établir des relations de bon voisinage avec tous. Elle doit axer son attention sur ses relations avec la République de Chypre car il y a un délai, je me réfère au Conseil européen de Décembre. Elle doit appliquer le protocole relatif à l’union douanière avec la République de Chypre.
La liste est longue. Le chemin est long. Il est à la Turquie d’arriver au bout de ce chemin.
Mme ADAM : En décembre la Turquie sera jugée par les 27. Force est de souligner que le Premier ministre et vous dans vos déclarations vous vous référez à une évaluation « sévère et objective » mais vous ne parlez pas de « sanctions ». Toutefois, les délais sont de plus en plus serrés. Ankara déclare qu’elle n’a pas l’intention d’appliquer le protocole. Au lieu de lui répondre, Athènes se réfère à la « nouvelle feuille de route de la Turquie à l’Union européenne » tout en donnant l’impression que le gouvernement voudrait au fond que la Turquie s’en tire à bon compte en décembre…
M. DROUTSAS: Je pense que la phrase disant : « l’évaluation de la Turquie sera objective et sévère » est tout à fait claire. Il s’agit d’un parcours vers le Conseil européen de décembre. A mon avis, je ne ferais pas preuve de sérieux et d’attitude constructive à l’égard du parcours d’ici à décembre, si je conjecture l’issue.
Toutes les propositions sont soumises à la table, tout est examiné avec sérieux et, encore une fois, les résultats se trouvent entre les mains de la Turquie. C’est la Turquie qui sera appelée en décembre à montrer les progrès qu’elle a réalisés et sur la base de ces résultats seront prises les décisions y relatives…
Mme ADAM: Les armes diplomatiques de Nicosie et d’Athènes sont plutôt évidentes. Du gel complète du parcours d’adhésion de la Turquie jusqu’à une version plus « modérée » qui comporterait le gel d’autres chapitres à la négociation. A votre avis, y-a-t-il un troisième processus alternatif ?
M. DROUTSAS: Vous maîtrisez ces questions et j’aurais pu céder à la tentation d’engager une discussion intéressante sur toutes ces questions. Toutefois, à ce stade, je me contenterais de dire que la Turquie en décembre sera jugée avec objectivité et sévérité.
Mme ADAM : Qu'entend le gouvernement par une nouvelle feuille de route de la Turquie à l'Union européenne? Et quand cette feuille de route commencera-t-elle? Avant décembre, après décembre, en avril, après avril ou éventuellement en juin? Quand?
M. DROUTSAS : La feuille de route pour la Turquie existe bien-entendu. Elle a débuté en 1999 avec les décisions d'Helsinki et selon la logique que les questions relevant de notre intérêt sont désormais des questions européennes, et que la Turquie sera confrontée à ces questions dans le cadre de son parcours d'adhésion. Ce que l'on constate est un fléchissement de la pression exercée par l’UE ces derniers temps.
Nous avons l’impression que cette pression s’est affaiblie pour la raison supplémentaire qu’il existe au sein de l’Union européenne certaines voix qui proposent des alternatives à la pleine adhésion de la Turquie.
Je me réfère ici aux idées exprimées au sujet d'une relation spéciale, une relation privilégiée entre l'Union européenne et la Turquie. D’un côté, cela empêche certains Etats d’exercer de fortes pressions sur la Turquie. D’un autre, cela prive la Turquie elle-même de la motivation d’entreprendre les actions nécessaires.
Mme ADAM : En deux mots, si vous me permettez d’apporter une nouvelle interprétation, la feuille de route consiste d’une part à limiter la possibilité d’une relation spéciale qui, selon certains, constitue un fort moyen de pression sur la Turquie. D’un autre côté, elle consiste à grossir la pression qu’exerceront les Etats membres vis-à-vis de la Turquie pour que celle-ci s’acquitte de ses obligations européennes, dont la reconnaissance d’un Etat membre, Chypre, et qu’elle applique les relations de bon voisinage avec la Grèce, par exemple en abandonnant son attitude militaire et politique illégale en mer Egée. Comment allons-nous y parvenir ?
M. DROUTSAS : J’en reviens à ce que j’ai dit tout à l’heure. Lorsque nous avons débuté ce parcours, en 1999 avec Helsinki, une dynamique bien précise a été créée, dynamique qui malheureusement s’est affaiblie, et ce, pour différentes raisons. C’est cette dynamique que nous recherchons et que nous voulons de nouveau lancer, tout en étant conscients du fait que les circonstances ont changé dans certains domaines, qu’il existe d'autres voix au sein de l’Union européenne qui expriment d’autres pensées. Mais nous pensons que cela vaut la peine d’essayer de nouveau cette politique, pour pouvoir la ramener au point où elle était il y a quelques années, avant qu’elle ne faiblisse.
Mme ADAM : La feuille de route à Helsinki concernait des questions bilatérales. Est-ce que l’Helsinki de 1999 se transforme pour s’attacher à des questions euro-turques en 2010 ? Par exemple, les décisions prises à Helsinki consistaient à dire que les deux pays saisiront la Cour de la Haye pour la question du plateau continental et autres « questions connexes ». Quelles sont-elles ?
Par ailleurs, si l’on signe un compromis en vue d’un recours à la Haye, notre position sera-t-elle de porter nos eaux territoriales à 12 milles marins, à 6 milles marins ou autre ?
M. DROUTSAS : Notre objectif demeure la résolution de la question de la délimitation du plateau continental. Comme nous l’avons dit dans le passé, cette question doit être résolue de la meilleure façon qui soit devant la Cour internationale de la Haye…
C'est un objectif que nous essayerons d'atteindre et comme vous l'avez si justement rappelé, les décisions d'Helsinki avaient défini un calendrier, un délai, ce que la Turquie avait accepté, à savoir porter ce différend avec la Grèce devant la Cour internationale de la Haye.
Malheureusement, la politique du gouvernement précédent a été de ne pas tirer profit de cette opportunité. Nous œuvrerons de nouveau dans ce sens, notre objectif étant bien entendu de résoudre la question de la délimitation du plateau continental et c’est dans ce sens que nous évoluerons en valorisant le parcours européen d’adhésion de la Turquie et les moyens de pression que nous pouvons créer.
Mme ADAM : Par conséquent, je ne peux que poser de nouveau ma question. Par ailleurs, si l’on signe un compromis avec la Turquie en vue d’un recours à la Haye, notre position sera-t-elle de porter nos eaux territoriales à 12 milles marins, à 6 milles marins ou autre ?
M. DROUTSAS : La position de la Grèce est, je pense, très claire : la Grèce a le droit d'étendre ses eaux territoriales jusqu’à 12 milles marins, ainsi que le prévoit le droit international et le droit de la mer.
Mme ADAM : Dans sa lettre au Premier ministre, M. Erdogan semble vouloir accélérer sa visite à Athènes. L’intention du gouvernement est de répondre à M. Erdogan et de l’inviter avant ou après le Conseil de décembre?
M. DROUTSAS : Nous interprétons cette lettre de M. Erdogan au Premier ministre comme un pas positif; nous pensons qu’elle reflète la volonté de la Turquie et du Premier ministre turc de participer à cette coopération que nous voulons lancer de nouveau avec la Turquie. Je pense qu'il s'agit là d'un signe positif.
Dans les jours qui viennent le Premier ministre grec répondra à cette lettre.
Nous nous préparons sérieusement, nous étudions toutes les questions et prenons tout le temps nécessaire.
Comme je l’ai dit dans le passé également, il ne faut pas se presser, sinon on échouera. La Grèce est en faveur de cette coopération, mais toute coopération est assortie de conditions, elle nécessite une préparation appropriée. Nous ne sommes pas pressés. L’autre partie, je le souligne, la Turquie est celle qui devra montrer des résultats tangibles, la Turquie est celle qui a assumé certaines responsabilités, puisque vous vous êtes référée à la date de décembre, vis-à-vis de l'Union européenne.
Donc si la Turquie est prête à montrer concrètement qu’elle s’acquitte de ses obligations, nous serons les premiers à être satisfaits.
A savoir quand une telle rencontre aura lieu, une visite de M. Erdogan en Grèce, c'est une question que nous devrons examiner lorsque les choses seront arrivées à maturité, lorsqu'une telle visite aura véritablement un sens, car il faudra qu'i’ y ait des résultats.
Mme ADAM : Cela présuppose toutefois que les deux parties ne perdent pas leur temps dans l’intervalle et qu’elles intensifient leurs contacts bilatéraux, au moins pour préparer une telle rencontre entre les deux premiers ministres.
M. DROUTSAS : Cela va de soi pour nous. Nous avons engagé une initiative grecque. Notre objectif quel est-il? Comme je l'ai dit, la coopération avec la Turquie, notamment la délimitation du plateau continental.
Bien entendu, nous œuvrons systématiquement avec sérieux à la réalisation de cet objectif et nous prendrons le temps qu'il faudra.
Mme ADAM : Toutefois, à l'heure où l'on parle, la réouverture d'un dialogue bilatéral se fait avec un poids supplémentaire (au-delà des zones grises…)… A l’heure actuelle, la Turquie s’efforce, à l’égard de la Grèce et de l’UE, concrètement et systématiquement d’enlever à la souveraineté grecque une région élargie de l'Egée, c'est-à-dire la région de Pharmakonissi et d'Agathonissi. Allez-vous fixer des conditions particulières ?
M. DROUTSAS : Ecoutez, je pense que nous avons toujours été francs et continuerons de l'être car la franchise est nécessaire. Le premier ministre lui-même lors de sa récente visite à Constantinople a appelé les choses par leur nom.
Nous ne pouvons et de devons pas nous cacher derrière notre petit doigt. Nous avons publiquement et clairement dit à la Turquie quelle était la situation, ce que la Grèce pense que la Turquie doit respecter et faire et c'est exactement le contexte de nos actions.
Mme ADAM : Est-ce qu’une visite à Skopje est prévue prochainement ?
M. DROUTSAS : La position grecque est tout à fait connue. En ce qui concerne la perspective d’adhésion de Skopje, nous pensons que celle-ci n'est pas possible sans la résolution préalable de la question du nom. La Grèce peut et veut, dès lors que la question du nom est résolue, aider Skopje sur tous les plans, notamment sur celui de sa perspective européenne et comme je l’ai à maintes reprises répété, le gouvernement voit les choses avec une certaine ouverture d'esprit, il examine les choses sérieusement et étudie toutes les possibilités.