JOURNALISTE : Est-ce que tout le monde vous pose des questions sur la crise ?
S. LAMBRINIDIS : Oui, c’est vrai. Je suis subitement devenu spécialiste d’économie, bien que ma formation soit plutôt juridique. Ces questions sont bien évidentes. Non seulement parce que la crise affecte la Grèce et provient de cette dernière. Cette crise a des racines nationales, grecques mais aussi, semblerait-il, notamment ces derniers mois, des racines européennes. La Grèce est un pays riche ayant une grande capacité d’influence et ces dernières années elle n’a pas fait une bonne gestion de ses affaires. Les problèmes liés à l’économie et à la croissance datent depuis des décennies entières et non pas des années. Maintenant, nous devons remettre la Grèce sur le bon chemin, celui d’un système fiscal sain et dans le même temps mettre en place des changements structurels liés au fonctionnement des hôpitaux, des écoles et du système des retraites.
JOURNALISTE : Est-ce que l’on pourrait désigner les coupables de cette crise, à savoir un homme politique ou un parti politique ?
S. LAMBRINIDIS : La Grèce n’avait pas de développement durable. L’argent que la Grèce avait emprunté de l’étranger n’avait pas été investi de manière prudente, dans le but d’apporter des bénéfices à l’avenir. Toutefois, il ne m’appartient pas d’émettre des accusations, en désignant les coupables. Le plus important est d’assurer l’unité nationale devant cette crise. Il est temps que les Grecs fassent preuve d’une solidarité mutuelle. En outre, il est temps que l’Europe soit convaincue que nous sommes déterminés à réaliser des réformes dans notre pays.
JOURNALISTE: Dans les pays de la zone euro situés dans le nord de l’Europe, on entend dire que les Grecs ne sont pas prêts à travailler durement et qu’ils ne veulent pas faire des sacrifices ou des économies.
S. LAMBRINIDIS : Je suis bien au courant de ces accusations. Ces accusations sont fausses. Et, avant la crise, elles l’étaient aussi. Aujourd’hui, elles le sont encore plus, si l’on considère l’ampleur des mesures d’austérité qui ont été imposées aux Grecs. Ces accusations sont également réfutées par les données statistiques de l’Eurostat et de l’OCDE, portant sur les heures de travail par semaine qui dépassent la moyenne européenne ou l’âge de départ à la retraite lequel chez nous n’est pas anticipé. Une partie du problème auquel nous sommes confrontés en Europe est qu’au milieu de cette crise nous préférons plutôt livrer des attaques au lieu de nous soutenir mutuellement.
JOURNALISTE : Certains pensent que la crise est liée au mode de vie des Grecs qui aiment se mettre en avant et fréquenter toute la journée les cafétérias.
S. LAMBRINIDIS : Je suis bien au courant et j’invoquerai les données statistiques portant sur les heures de travail en Grèce par rapport aux autres pays de l’UE. Toutefois, je dois avouer que nous n’avons pas été productifs de manière satisfaisante. Il n’est pas vrai que nous ne travaillions pas durement. Il existe des problèmes liés à la compétitivité. Mais cette dernière est liée à une croissance équilibrée. C’est la crise qui a mis en avant les conséquences négatives liées au fait que l’économie n’est pas axée sur des investissements productifs multiformes. Quand la vache est grosse, tout le monde est content. Cela a été le cas au début de cette décennie. Lorsque nous avons adopté la monnaie unique, l’euro, tout le monde avait l’impression que l’harmonisation des économies était possible sans l’harmonisation politique et budgétaire de l’UE. Toutefois, au cours de ces onze années, les économies des pays de la zone euro, au lieu de converger, divergeaient de plus en plus. L’adoption de l’euro a fait baisser le coût d’emprunt pour les pays du sud. Il était plus facile pour un pays d’emprunter de l’argent et de se développer tout en consommant et cela a également contribué à la hausse des exportations au profit des pays exportateurs et ayant une industrie lourde.
JOURNALISTE : Sous-entendez-vous que la Grèce est déçue de la façon dont la crise et les réformes grecques sont évalués à l’étranger ?
S. LAMBRINIDIS : Non. Nous sommes reconnaissants à la Pologne, à l’Allemagne et aux autres pays qui, dans la difficulté, ont su montrer leur solidarité, ce que peut-être l’opinion commune de ces pays n’apprécie pas. Dans le même temps, nous sommes défavorables à la rhétorique de la punition et de recherche des coupables. On doit mettre fin à cette rhétorique. Les Grecs ont commis des erreurs et plus précisément ce sont leurs gouvernements qui ont commis des erreurs. Maintenant les Grecs acceptent les sacrifices et ils continueront de souffrir. C’est pourquoi il est important que cette rhétorique de la punition cesse. Montrer du doigt les coupables n’apporte rien.
JOURNALISTE : Alors puisqu’il ne faut pas parler des causes de la crise, réfléchissons à l’avenir. Que deviendra la Grèce dans trois ans par exemple ?
S. LAMBRINIDIS : Tout changera. Pour le meilleur. Ces trois années seront très difficiles, mais personne ne s’attend à ce que ce soit facile en Grèce. Nous sommes déterminés à réaliser toutes les réformes que nous avons promises, car nous voulons changer l'économie. Mais pour y parvenir, les Grecs doivent voir la lumière au bout du tunnel et ils doivent croire qu'il y a une sortie. C'est pourquoi il faut que la discussion sur les responsables de la crise, les pécheurs et l'imposition de peines cesse.
JOURNALISTE : Est-ce que la Grèce est nostalgique de la drachme ?
S. LAMBRINIDIS : Quasiment toutes les semaines, je peux lire des articles parlant de la fin de l'euro et de la nécessité pour la Grèce de revenir à la drachme. Un tel choix n’existe pas. Ni pour la Grèce, ni pour l’UE. Et il n’a jamais existé.
JOURNALISTE : Comment la crise influence-t-elle la politique étrangère ? La Grèce qui fait face à des problèmes est-elle par exemple contre l'élargissement ultérieur de l'UE ?
S. LAMBRINIDIS : Au contraire. J’ai répété lors de la rencontre des pays de l’Europe du Sud-est que la Grèce soutient l’élargissement ultérieur de l’UE aux pays des Balkans. Non seulement nous gardons le même point de vue sur la question, mais nous souhaitons encore plus être avec nos voisins du nord à l'UE.
JOURNALISTE : Qu'est-ce que la Grèce attend de la présidence polonaise de l'UE ?
S. LAMBRINIDIS : En lisant le programme, on s’attend à une présidence exceptionnelle. La Pologne souligne toutes les questions qui sont maintenant nécessaires pour l’Europe. Elle a la vision d’une Europe plus élargie et plus puissante, attachée au principe de la solidarité. La Pologne a une grande occasion d’insuffler un nouveau dynamisme à l’Europe à l'heure où celle-ci s'efforce de sortir de la crise.
JOURNALISTE : De quelle façon la crise a-t-elle influencé votre vie ?
S. LAMBRINIDIS : Il y a quelques semaines j’étais vice-président du Parlement européen et chef de la délégation des socialistes grecs. Lorsque deux jours après ma désignation au poste de ministre des Affaires étrangères j’ai rencontré au Luxembourg les chefs de la diplomatie des Etats membres de l’UE, personne ne m’a félicité, mais tout le monde m'a souhaité bonne chance. Cela en dit long.
JOURNALISTE : Il ne me reste donc plus qu’à vous souhaiter également bonne chance.