Samedi 20 février 2010
M. T. SPILIOPOULOS : Nous avons le plaisir d’accueillir le ministre adjoint des Affaires étrangères, M. Dimitris Droutsas à qui nous voulons poser le plus de questions possibles. Nous parlions des coulisses de la réunion au sommet…
MME A. DOUVARA : C’est cela. Vous avez accompagné le Premier ministre au sommet informel. A l’issue des rencontres, le Premier ministre était particulièrement préoccupés et gêné, pourriez-vous nous faire part de vos impressions ?
M. D. DROUTSAS : Ce sommet informel des chefs d’Etat et de gouvernement qui s’est tenu la semaine dernière à Bruxelles était un moment particulièrement crucial pour la Grèce et, oserais-je dire, pour l’Europe elle-même, pour la zone euro et l’Euro. En effet, pour la première fois, l’Union européenne, les dirigeants de l’Union européenne ont pris une décision très importante concernant l’euro, le soutien de l’euro et bien entendu le soutien de la Grèce et de l’économie grecque.
Il y a eu une discussion très sérieuse. Nous nous sommes très sérieusement préparés pour ce sommet et je pense que le résultat, la déclaration commune des chefs d’Etat et de gouvernement a été le bon texte au bon moment.
M. T. SPILIOPOULOS : Oui, mais les détracteurs pourraient dire, M. le ministre, « certes on nous a promis d’être à nos côtés lorsque le besoin se présentera, mais personne ne nous a dit comment». Est-ce qu’ils nous donneront de l’argent ? Est-ce qu’ils nous soutiendront en achetant des obligations ? Personne ne sait de quelle façon cette aide promise nous sera fournie.
MME A. DOUVARA : Nous constatons une absence de détermination et quel est le résultat : si l’Union européenne ne communique pas ses intentions, à savoir les mesures qu’elle prendra pour soutenir l’économie grecque, alors les marchés ne se calmeront pas et bien entendu le coût de l’emprunt dans notre pays ne se réduira pas. Pourquoi tardent-ils ? Qu’attendent-ils ?
M. D. DROUTSAS : Le plus important pour nous était que l’Union européenne et les dirigeants européens transmettent un message politique clair de soutien vis-à-vis de la Grèce. Un message de soutien aux mesures prises par le gouvernement grec, à la fiabilité du gouvernement grec et de la Grèce. C’était toute la question pour nous et c’est ce que nous avons essayé de faire.
J’aimerais être absolument clair, la Grèce, le gouvernement grec n’a demandé aucune aide financière à ses partenaires. Nous n’en avons pas besoin. Nous avons soumis un programme très sérieux de stabilisation et de développement. Un programme qui a été accepté par la Commission européenne. C’est ce sur quoi nous nous basons. Le Premier ministre a décidé de prendre des mesures supplémentaires qui sont déjà mises en œuvre. C’est sur ce programme que nous nous basons et ce que nous demandons de nos partenaires est un message politique clair de soutien à la fiabilité de la Grèce.
M. T. SPILIOPOULOS : Monsieur le ministre, pourriez-vous s’il vous plait nous expliquer ce qu’entendait le Premier ministre lui-même quand il a dit que de la façon dont nous avons géré les finances et la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui ont contribué à ce que nous perdions une partie de notre souveraineté nationale.
M. D. DROUTSAS : Il est clair que quand un pays se trouve dans une situation économique difficile, ses partenaires et la quasi-totalité de la communauté internationale – et malheureusement les médias – se livrent à un genre « d’attaques » contre lui, ils élèvent des critiques acerbes, lui disent ce qu’il doit faire et ne pas faire. Il est clair que ce genre d’attitude n’est pas très positif.
M. T. SPILIOPOULOS : Est-ce que cela signifie que nous avons perdu une partie de notre prestige ?
M. D. DROUTSAS : Je dirais en toute honnêteté que toute cette situation ne facilite pas mon travail puisque je suis chargé des questions relevant de la politique étrangère. Mais, d’un autre côté, j’aimerais dire clairement que sur le plan de la politique étrangère, la Grèce exerce une politique cohérente de respect du droit international. Nous nous basons sur des principes, que nous respectons et que tout le monde respecte. En plus de cela j’aimerais dire que, dès le début de son mandat, le gouvernement a consciemment choisi de ne pas défendre seulement les questions de son propre intérêt, mais de suivre une politique extravertie, de prendre des initiatives.
M. T. SPILIOPOULOS : Est-ce que face à cette nouvelle donne votre travail est plus difficile ? En quoi est-il devenu plus difficile ?
M. D. DROUTSAS : Quand un interlocuteur commence à parler, il dit une phrase du genre : « dites-nous ce qu’il se passe exactement, comment gérez-vous la question ? Je le dis avec humour, mais la situation n’est pas exactement celle-là. Sur le plan de la politique étrangère notamment, la Grèce, en raison du rôle qu’elle avait dans le passé, jouit d’un très grand respect. Tout comme les initiatives qui ont été prises par le nouveau gouvernement, dès le début de son mandat, à savoir les Balkans, ledit « Agenda 2014 », la perspective européenne de nos voisins dans les Balkans, la nouvelle ouverture vers la Turquie, la volonté exprimée par le nouveau gouvernement grec de coopérer à nouveau avec la Turquie.
M. T. SPILIOPOULOS : Tout cela est bien, mais il ne faut pas oublier que dans quelques jours, certains ministres s’enfermeront dans une salle de réunion et décideront du parcours de l’économie grecque, alors que nous serons derrière cette porte fermée. Est-ce que cette image vous met à l’aise ? Le fait que certains décideront pour nous alors que nous serons absents.
M. D. DROUTSAS : En effet, ce n’est pas ce qu’il y a de mieux. Si je vous ai donné cette réponse, c’est pour dire que la situation économique à laquelle le pays est confronté ne promeut pas nos questions de politique étrangère, mais ne constitue pas un obstacle tout de même, car le gouvernement a entrepris les actions appropriées pour montrer à la communauté internationale que nous sommes présents, que la Grèce est en mesure d’offrir, qu’elle est un partenaire aussi précieux que fiable.
MME A. DOUVARA : Oui, mais vous avez dit à un média allemand que notre pays avait besoin de temps, pour que les résultats soient visibles. Ces résultats ne sont pas visibles du jour au lendemain. Mais le problème est que les marchés n’attendent pas et que l’Union européenne demande un deuxième ensemble de mesures, sans même attendre de voir si le premier portera ses fruits.
M. D. DROUTSAS : Exactement. C’est le problème auquel nous sommes confrontés et c’est pourquoi nous nous efforçons de convaincre nos partenaires que la Grèce a encore besoin de temps, pour que ces mesures très sérieuses prises par le gouvernement grec puissent porter leurs fruits, pour que ce programme très sérieux que nous avons présenté puisse avoir des résultats tangibles.
M. T. SPILIOPOULOS : Est-ce que notre pays retrouvera ce prestige qu’elle a perdu ci ces mesures s’avèrent efficaces et redonnent une perspective à notre économie ?
M. D. DROUTSAS : J’en suis convaincu. C’est exactement l’effort que nous déployons, l’effort coordonné de tous les membres du gouvernement. Nous tous, lors de chacun de nos contacts, notamment nos contacts internationaux, nous montrons cette image, nous soulignons que le nouveau gouvernement grec a pleinement conscience de la gravité de la situation. Nous ne nous cachons pas derrière notre petit doigt. La situation est grave, mais dès le début le nouveau gouvernement a montré qu’il envisageait la situation de manière sérieuse et systématique.
Je suis convaincu que cela contribuera à ce que très vite le pays acquière de nouveau la fiabilité perdue.
MME A. DOUVARA : Le ministre des Finances n’a pas exclu l’idée de faire appel au Fonds monétaire international. D’un autre côté, l’opposition, le chef de l’opposition, M. Samaras, dit que cela porterait préjudice à la Grèce et à l’Union européenne. C’est comme si cette dernière s’avouait vaincue, quand elle ne peut pas soutenir un de ses Etats membre qui s’adresse alors au Fonds monétaire international.
M. D. DROUTSAS : J’aimerais avant tout dire clairement qu’il n’est pas question que l’on s’adresse au Fonds monétaire international. Cela ne veut toutefois pas dire – et c’est ce qu’a dit clairement M. Papakonstantinou, le ministre des Finances – que cela n’est pas envisageable. C’est une option qui se trouve toujours sur le tapis, mais c’est une solution de dernier ressort.
J’aimerais redire qu’une telle question ne se pose pas. Mais nous gardons toutes les possibilités ouvertes. C’est une question que nos partenaires et l’Union européenne devront sérieusement prendre en compte.
M. T. SPILIOPOULOS : Monsieur le ministre, pas plus tard qu’avant-hier, nous avons été témoin d’une autre provocation de la part de l’armée de l’air turque dans une zone d’entraînement que la Grèce avait planifiée et demandé d’utiliser en exclusivité. Plus spécifiquement, il y avait une frégate qui lançait des tirs en l’air sur une manche à air, semblable à celles utilisées par l’armée de l’air pour que la marine de guerre lance des tirs et deux avions F-16 turcs sont entrés dans la zone d’entraînement de la marine de guerre et de l’armée de l’air grecque. C’est la quatrième fois que cela se produit. Et cette fois-ci à côté, à Andros.
M. D. DROUTSAS : C’est un incident que nous condamnons catégoriquement. Les démarches appropriées ont d’ores et déjà été faites. J’aimerais toutefois souligner que ce genre d’incidents ne nous réjouissent pas – au contraire ils nous préoccupent vivement – mais ce n’est pas une raison pour dire que nous, la Grèce, cesseront tout contact avec ce pays qui entreprend des actions aussi inacceptables et provocatrices.
En revanche, je suis convaincu que nous devons abandonner la passivité, la position de défense, une tactique que la Grèce adoptait ces dernières années et être plus agressif, dans le bon sens du terme, développer de nouveau nos relations avec la Turquie.
M. T. SPILIOPOULOS : Y a-t-il eu du danger ? Car au moment où les deux avions turcs sont arrivés, la frégate lançait des tirs et selon les informations détenues et les articles que nous avons pu lire, les turcs volaient à une distance de tout juste 1 000 mètres. Autrement dit, la frégate a dû arrêter ses tirs car elles risquaient d’abattre un avion turc.
M. D. DROUTSAS : J’estime que la marine grecque a très bien réagi, avec sang-froid, comme toujours, pour éviter que la situation tourne mal.
M. T. SPILIOPOULOS : Il y a donc eu un danger.
M. D. DROUTSAS : Ecoutez, il est clair que ce genre d’actions renferme des dangers. Et tout le monde doit le bien comprendre, la partie turque aussi, que ce genre d’activité, si elles dérapent, peuvent avoir des conséquences. Et je ne parle pas seulement de la tragédie humaine. C’est pourquoi je dis qu’avec la Turquie nous devons dire les choses par leur nom, de manière claire.
MME A. DOUVARA : Est-ce que la Grèce est disposée à ajouter d’autres questions dans le dialogue avec la Turquie, outre la question du plateau continental ?
M. D. DROUTSAS : Nous l’avons dit clairement, nous suivons avec constance la ligne de la politique étrangère de la Grèce qui est immuable : pour nous la seule question en Egée est celle de la délimitation du plateau continental. C’est ce que nous discutons et nous avons dit clairement que si nous n’aboutissions pas à une solution dans un délai appréciable, nous proposons de saisir la cour internationale de la Haye. Car il s’agit d’une question juridique et la cour internationale de la Haye est compétente pour ces questions.
M. T. SPILIOPOULOS : Votre collègue, M. Chryssohoïdis, à l’occasion des incidents criminels répétés – je vous rappelle que pas plus tard qu’avant-hier un homme de 25 a trouvé la mort lors d’une opération de police qui a eu lieu pour arrêter deux malfaiteurs albanais – a déclaré que les malfaiteurs albanais, qui viennent s’installer dans notre pays et se livrent à ce genre d’actes criminels, étaient en grande partie responsables de la criminalité accrue dans notre pays.
Je me demande si le ministère des Affaires étrangères a l’intention de faire des démarches auprès du gouvernement albanais au sujet des criminels albanais qui sortent de leurs prisons et viennent dans notre pays
M. D. DROUTSAS : Toutes ces questions sont bien entendu à l’ordre du jour. Dès lors que nous constatons de tels développements, nous ne manquerons pas lors des discussions élargies que nous avons avec la partie albanaise de soulever ces questions et de parvenir à des solutions.
M. T. SPILIOPOULOS : En tout cas, il y a un problème.
M. D. DROUTSAS : Quand nous sommes témoins de ce genre d’événements, nous devons dans un premier temps admettre qu’il y a un problème dans ce domaine. Par la suite, ces questions peuvent être réglées de manière systématique. En outre cette question est liée à la question majeure de l’immigration clandestine dans notre pays, et nous soulevons cette question lors de nos discussions avec la Turquie. J’aimerais dire, pour en revenir à nos relations avec la Turquie, que c’est une question que nous devons poser clairement et la Turquie doit, pour sa part, assumer ses responsabilités vis-à-vis de notre pays, au niveau bilatéral, mais aussi vis-à-vis de l’Union européenne et coopérer de manière systématique.
M. T. SPILIOPOULOS : Je me demande, ces incidents constants avec la surveillance de la FRONTEX, cette équipe européenne conjointe, à laquelle la Grèce contribue, notamment en surveillant notre ligne côtière, les frontières maritimes avec la Turquie. Des harcèlements constants que ce soit des avions ou des stations radars des Lithuaniens, Tchèques, Slovènes qui participent et apportent leur contribution. Quel est l’effet de tout cela en Europe ?
M. D. DROUTSAS : Cela contribue certainement à ce que nos partenaires comprennent mieux et plus rapidement les arguments que nous avançons. Ce que l’on demande quotidiennement, ils le voient de leurs propres yeux maintenant.
M. T. SPILIOPOULOS : Ils volent avec les cartes européennes officielles, ils volent sur la base du droit international.
M. D. DROUTSAS : Exactement. Et la Turquie doit réfléchir et se demander si ce qu’elle fait est bien pour elle et sa perspective européenne.
MME A. DOUVARA : Toute cette histoire, toutes ces critiques dont nous sommes la cible de la part de l’Union européenne pour ce qui est de notre économie, comment est-ce que tout cela peut contribuer à notre effort visant à recueillir le soutien de pays de l’Union européenne s’agissant de questions comme Skopje et la Turquie ?
M. D. DROUTSAS : Encore une fois j’aimerais faire une distinction entre ces deux questions. Il ne fait aucun doute, comme je l’ai dit auparavant, que la situation économique dans laquelle se trouve actuellement la Grèce ne contribue pas à régler nos questions nationales et ne nous aide pas dans notre travail. Mais d’un autre côté, nous avons présenté clairement nos positions, nous avons pris des initiatives, notamment pour ce qui est de la question du nom.
MME A. DOUVARA : Le 26, le médiateur de l’ONU effectue une visite dans notre pays…
M. D. DROUTSAS : Exactement. S’agissant de cette question, la position grecque, la ligne nationale rouge grecque est depuis longtemps connue de tous. Je pense que nous avons réussi à faire pleinement comprendre quelle était notre position, lors de nos discussions, que ce soit ces dernières semaines et ces derniers mois, lors de nos visites et de nos contacts. Dès le début, nous avons montré une certaine mobilité et nous avons pris des initiatives, lors de nos contacts également avec les dirigeants de Skopje, contacts qui ont été établis suite à notre initiative.
MME A. DOUVARA : Est-ce que ces contacts bilatéraux ces derniers temps ont fait changer l’attitude de Skopje pour ce qui est de la question du nom ?
M. D. DROUTSAS : J’aimerais pouvoir vous dire que nous observons un changement d’attitude. Malheureusement ce n’est pas le cas. Toutefois, je pense que Skopje commence à réfléchir et à voir que l’attitude adoptée jusqu’à présent n’est pas bonne pour le pays. Peut-être qu’au niveau interne cette attitude a été profitable, du point de vue personnel et politique, à certains milieux, aux dirigeants politiques de Skopje, mais certainement pas au peuple du pays voisin.
Et c’est justement un point sur lequel nous voulons nous concentrer, nous voulons nous adresser à nos voisins, à l’opinion publique, leur rappeler le rôle qu’a joué la Grèce dans le passé pour le développement de ce pays. Il ne faut pas oublier que la Grèce est toujours le premier investisseur du pays, elle a créé des dizaines de milliers d’emplois. Nous avons soutenu et voulons continuer à soutenir l’avenir européen de l’ARYM, mais de manière claire et à une condition préalable : trouver d’abord une solution à la question du nom. Cette position, notre position, la ligne nationale rouge est connue.
M. T. SPILIOPOULOS : Merci beaucoup M. le ministre et bonne journée.
M. D. DROUTSAS : Bonne journée à vous aussi. Merci.