JOURNALISTE : Pensez-vous que d’ici à décembre les dirigeants de l’ARYM changeront de stratégie et accepteront un compromis honnête concernant la question du nom ?
M. D. DROUTSAS : C'est au gouvernement de l'ARYM et de M. Gruevski lui-même qu'il appartient d'abandonner la position intransigeante et la rhétorique nationaliste extrémiste. Les revendications infondées et sans précédent ne sont pas à l'avantage du peuple du pays voisin, qui a besoin de prospérité et de développement, éléments garantis par la perspective européenne.
Nous soutiendrons cette perspective, mais nous voulons – et devons – être clairs : l’ouverture des négociations d’adhésion avec l’Union européenne n’est possible que si la question du nom a été au préalable résolue. C'est notre position, elle est claire et connue. Il n'y a aucune marge d'interprétation possible.
JOURNALISTE : Est-ce que pour Athènes, l’appellation «République de Macédoine du Nord» est synonyme de compromis honnête ?
M. D. DROUTSAS : La Grèce est aujourd’hui dotée d'une ligne « rouge » nationale que la majorité des forces politiques du pays soutient. Nous discutons seulement d'un nom avec détermination géographique, pour usage à l'égard de tous (erga omnes). Cette position nous l'avons soutenue, même lorsque nous étions dans l'opposition et nous l'avons même imposée. Elle garantit les intérêts nationaux, elle permet d’apporter une solution sans vainqueurs, ni vaincus. Une solution qui renforcera la sécurité régionale et libèrera la perspective euro-atlantique du pays voisin.
JOURNALISTE : On a l'impression que vous craignez le mot «veto»…
M. D. DROUTSAS : Le moins du monde. Mais je ne crois pas qu’il soit nécessaire de souligner ce qui va de soi. Le veto est l’un des outils dont nous disposons, comme chaque Etat membre de l’OTAN et de l’UE. Les dirigeants de l’ARYM doivent prouver à chaque Etat membre de l’UE qu’ils se sont acquittés de l'ensemble des critères et modalités préalables. Qu'ils respectent les règles des relations de bon voisinage, qu'ils abandonnent l'attitude intransigeante et le nationalisme et arrivent à la table des négociations menées sous l’égide des Nations unies avec un esprit constructif, négociations visant à parvenir à un règlement définitif à la question du nom. Il n'y aura pas de négociations sans la résolution préalable de cette question. C’est aussi simple que cela.
JOURNALISTE : Vous vous êtes positionnés en faveur de l’adhésion des Balkans occidentaux à l’UE d’ici 2014. Est-ce que vous y incluez aussi le Kosovo ?
M. D. DROUTSAS : L’initiative de la Grèce pour l’ « Agenda 2014 » est le point de départ d'une action visant à lui conférer à nouveau un rôle de premier plan dans les Balkans. Je me suis rendu en Serbie, au Monténégro, en Bosnie-Herzégovine et en Albanie. J’ai présenté aux dirigeants de ces pays notre vision politique en faveur de l’intégration européenne des Balkans occidentaux d’ici 2014, qui marque les 100 ans depuis le déclenchement de la Première guerre mondiale, qui est à l'origine de bon nombre de problèmes qui continuent de tourmenter notre région. L'heure est venue pour l'UE d'assumer ses responsabilités dans une région qui fait partie intégrante de l’Europe, de donner une nouvelle impulsion à la perspective européenne de ces pays et de panser les dernières plaies.
L’UE représente le modèle de paix le plus réussi et elle peut – et doit – faire ce pas. Néanmoins, j’ai souligné qu'ils devaient eux aussi s’acquitter avec constance de leurs obligations, assumées dans le cadre de la réalisation des critères nécessaire pour l'adhésion. Le Kosovo demeure une plaie ouverte. La vision de l'avenir européen pour l'ensemble de la région peut apporter les réponses.
Concernant la question du Kosovo, jusqu’à présent seuls les Etats-Unis et la Russie ont pu faire entendre leur voix. L’UE quant à elle n’a pratiquement pas été entendue et qui plus est à un moment crucial qui aurait pu éviter la situation actuelle. Nous avons l’occasion de réparer tout cela, en jouant le rôle qui nous correspond.
JOURNALISTE : Que demandez-vous à la Turquie dans le cadre du Sommet de l’UE
M. D. DROUTSAS : L’UE demande à la Turquie de s’acquitter de ses obligations et d’honorer sa signature. Elle demande à ce qu’elle respecte les conditions et modalités préalables prévues dans son processus d’adhésion. La Grèce a contribué fortement à ce que la Turquie entame son parcours européen. Nous avons tracé une route ponctuée de bornes et d'obligations en vue de progresser pour ce qui est des questions qui nous préoccupent. Et nous sommes parvenus à des résultats tangibles - je rappelle à cet égard l'adhésion de la République chypriote à l'UE.
Malheureusement nous avons perdu du temps, nous avons perdu de grandes occasions historiques au cours des cinq dernières années. Il convient toutefois de souligner qu'il n'y aura pas de « réductions ». Il appartient à la Turquie de procéder aux réformes nécessaires. Elle doit respecter pleinement le droit international et l’intégrité territoriale de la Grèce. Elle doit respecter les droits de l’homme et les droits des minorités. Elle doit défendre les droits de la minorité grecque en Turquie.
Elle doit respecter les libertés religieuses et protéger le Patriarcat œcuménique au lieu d'entraver son fonctionnement. Elle doit coopérer de manière efficace pour lutter contre le problème de l'immigration clandestine. Elle doit contribuer de manière constructive à la résolution de la question chypriote. Elle doit avoir des relations de bon voisinage avec tous les pays. Elle doit normaliser ses relations avec la République de Chypre et, bien entendu, puisque l’on parle de décembre, elle doit appliquer le Protocole d’Union douanière vis-à-vis de la République chypriote. Lors du Conseil européen, nous évaluerons la Turquie sur ce qu'elle a fait et n'a pas fait. Ce sera une évaluation aussi sévère qu'objective. Toutes les options sont sur la table et personne ne devra nous considérer comme acquis.
JOURNALISTE : Doit-on attendre une rencontre Papandréou – Erdogan comme les Turcs l’ont annoncé ? Est-ce que cette rencontre portera sur toutes les questions ?
M. D. DROUTSAS : Le Premier ministre a donné, dès les premiers instants, un aperçu général de notre politique étrangère : initiatives, coopération et mobilité. Nous aurons des rencontres, quand le moment sera venu et selon les conditions définies. Nous souhaitons un contact avec la Turquie. Toutefois, il ne faut pas mélanger les rôles de chacun. C’est à la Turquie d’accélérer ses actions. Elle a assumé des obligations claires sur la base desquelles elle sera évaluée bientôt. Nous nous préparons et aspirons à une entente avec sérieux et responsabilité. Mais toute entente est assortie de conditions. Nous ne ferons pas ces rencontres dans un but médiatique. Toute rencontre qui aura lieu aura un véritable sens et des résultats précis.
JOURNALISTE : Est-ce que vous discutez de questions relatives à la minorité de Thrace, comme le demande M. Erdogan ?
M. D. DROUTSAS : Je vais être entier. Ce gouvernement ne discute de questions concernant des citoyens grecs avec aucun gouvernement étranger. Chacun peut dire ce qu’il veut. Nous ne participons pas à une discussion de ce genre. Nous sommes un pays avec une forte tradition démocratique, un pays qui respecte les valeurs humanitaires et les droits de l'homme. Donc pas de discussion de ce genre, qui plus est une discussion dans le cadre d'une réciprocité qui n'existe pas.