Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames et messieurs,
Avant de commencer je voudrais faire part depuis cette tribune de ma tristesse pour le décès de Vironas Theodoropoulos. Il a probablement été le plus important diplomate grec dans l’histoire de la Grèce moderne qui, à travers son œuvre, a joué un rôle déterminant dans la participation de la Grèce à l’Union européenne et a fait connaître la Grèce en Turquie. Son décès douloureux a laissé un vide qui sera difficile à combler.
Permettez-moi de commencer par remercier le Centre des recherches sur la politique progressiste ainsi que le ministre, mon ami, Yannos Papantoniou et ses collaborateurs. Leur initiative d’organiser cette conférence intervient au moment opportun.
Par ailleurs, je voudrais remercier les invités de haut rang pour avoir répondu à cette invitation. Parmi ces invités, je vois de nombreux experts en relations gréco-turques. Leur opinion revêt une importance majeure et je me réjouis qu’ils puissent l’exprimer dans un cadre aussi amical que celui d’aujourd’hui.
Mesdames et messieurs,
En regardant le programme de la conférence, on constate que les interventions d’aujourd’hui seront structurées autour de trois thématiques différentes : le parcours des relations gréco-turques, les relations économiques des deux pays et l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.
Permettez-moi de constater l’existence d’un modèle dialectique sous-jacent dans le choix de ces thématiques : le passé, le présent et l’avenir des relations gréco-turques. Par conséquent, je voudrais dans ce contexte vous faire part de certaines réflexions.
Pour ce qui est du parcours des relations gréco-turques, force est de signaler l’évidence : en tant que pays voisins, la Grèce et la Turquie coexistent dans la même région élargie qui revêt une importance géopolitique bien évidente. Cette coexistence connaît à travers le temps des fluctuations tantôt intenses tantôt modérées.
Le parcours historique des deux pays est marqué par des rencontres importantes et des alternatives de rapprochement et de conflit. L’importance de ces rencontres a été notée et interprétée et constitue un acquis collectif pour nos peuples. Cet acquis ne disparaît pas, il n’est ni supprimé, ni enjolivé. Il existe et, dans un certain degré, comme cela est tout à fait normal, il influe sur les relations entre les deux Etats à l’époque contemporaine aussi.
Toutefois, la façon dont le passé historique pénètre dans la réalité moderne en influençant de manière positive ou négative leur évolution ultérieure, est, à mon sens, une question de choix politique.
Je voudrais attirer votre attention sur cette question.
Notre choix, le choix du gouvernement de Georges Papandréou est clair : nous choisissons de valoriser l’expérience historique tout en exerçant une influence positive et non pas négative sur la perspective des relations gréco-turques. Force est de rappeler que durant la période 1999-2004 quand Georges Papandréou était ministre des Affaires étrangères nous avons également essayé d’aller dans ce sens et, je vous rappelle de nouveau que nos efforts ont porté leurs fruits dans beaucoup de domaines, et notamment dans celui des relations économiques.
Notre choix signifie en pratique que nous explorons de nouveau la possibilité de coopération et d’entente dans une série de questions d’intérêt mutuel où cela est ou pourrait être réalisable. Cela signifie que nous identifions et valorisons les opportunités et les bonnes conjonctures, nous créons des opportunités par le biais de nos propres initiatives et nous nouons des relations de confiance et de bon voisinage au profit des peuples des deux pays et de la région élargie. Autrement dit, à travers l’histoire et les leçons que nous avons acquises, nous revendiquons le droit à la perspective, à l’évolution, à l’amélioration des relations gréco-turques au profit des deux Etats et de nos peuples.
Et cela m’amène sur une deuxième question que je voudrais aborder : Comment a influencé le choix que nous avons fait dans le passé la réalité moderne des relations gréco-turques ?
J’espère que tout le monde s’accordera à dire qu’en ce moment la plupart des actions entreprises concernent la coopération économique et commerciale bilatérale. Nous devons reconnaître que le développement impressionnant des échanges économiques bilatéraux est dû en majeure partie à l’audace politique et à la perspicacité dont le gouvernement grec à l’époque a fait preuve en vue de signer un grand nombre d’accords bilatéraux avec son voisin. Quatorze accords ont été signés durant la période 1999-2004, dont la plupart d’entre eux portent de manière directe ou indirecte sur la vie économique dans les deux pays.
Je vous donnerai quelques exemples pour être plus précis.
En 2000 et en 2003 respectivement, nous avons signé avec la Turquie deux accords : l’accord sur la promotion et la protection mutuelles des investissements et l’accord de non double imposition. Aujourd’hui, ces accords constituent les principaux piliers du cadre institutionnel bilatéral. Actuellement, l’ensemble des investissements grecs en Turquie dépassent 6 milliards de dollars et s’étendent sur un grand nombre de domaines.
Le développement des échanges commerciaux entre les deux pays est également important. Il suffit de prendre en compte le fait qu’en 2008 le volume des échanges commerciaux a dépassé 2,3 milliards d’euros tandis qu’en 1999, ce volume ne représentait que 669 millions d’euros. En dépit de la conjoncture économique défavorable au niveau mondial, les échanges commerciaux bilatéraux disposent de la dynamique nécessaire pour enregistrer bientôt une tendance à la hausse. A cette fin contribuera également de manière importante le renforcement des efforts pour lever les obstacles – tarifaires ou non – dans le cadre du développement, d’une coopération mutuellement bénéfique aux deux pays.
Un accent particulier doit également être mis sur la coopération entre les hommes d’affaires grecs et turcs concernant la réalisation commune des projets dans nos pays mais aussi dans des pays tiers dans différents domaines d’intérêt commun. Il y a déjà des exemples probants dans les domaines de la construction et de l’énergie.
Le progrès réalisé dans le domaine de la coopération touristique ces dernières années est également important bien qu’il existe encore des possibilités de développement. Par exemple, d’importantes occasions peuvent être offertes aux entrepreneurs du secteur touristique à travers la mise en place de promotions touristiques communes pour attirer des touristes en provenance de pays tiers.
Et, enfin, il y a un secteur de majeure importance, celui de l’énergie. Je me réfère notamment au gazoduc entre la Grèce, la Turquie et l’Italie (ITGI), un projet d’importance majeure pour l’approvisionnement en énergie. Toutefois, nous ne devons pas oublier les perspectives importantes de coopération offertes dans le domaine des sources d’énergie renouvelables, vu les capacités des deux pays dans ce secteur.
Passons maintenant à la perspective européenne de la Turquie.
La position de la Grèce sur cette question est connue et claire. Nous soutenons la perspective européenne de la Turquie. Nous voulons voir la Turquie réaliser toutes les réformes nécessaires qui lui permettront d’adhérer à l’Union européenne. Notre volonté – dont nous sommes complètement conscients – est de voir la Turquie adhérer à l’Union européenne en tant que membre de plein droit. Dès lors que la Turquie remplit les critères et les modalités, elle mérite de devenir membre de plein droit de l’UE. Des affirmations relatives à une « relation spéciale ou privilégiée » affaiblissent l’influence de l’Europe sur la Turquie et altèrent son message. Je voudrais réitérer notre objectif – un objectif convenu à l’unanimité par les 27 Etats membres de l’Union : une Turquie qui sera un membre de plein droit de l’UE une fois qu’elle s’acquittera de ses obligations vis-à-vis de l’Union européenne et de ses Etats membres.
Pour la Turquie, la réalisation de l’objectif de l’adhésion est un processus long et parfois difficile, comme cela l’a été pour chaque pays candidat, y compris la Grèce. Un processus qui se déroule à l’heure où d’importants bouleversements intérieurs ont lieu. Quelque difficile et radical que soit ce processus, il est néanmoins nécessaire pour que la Turquie puisse réellement changer et pouvoir adhérer à l’UE. Je l’ai dit dans le passé et me dois de le répéter. La Turquie qui adhèrera à l’Union européenne ne sera pas la Turquie actuelle ou la Turquie du passé, mais la Turquie de demain, la Turquie européenne, qui se sera adaptée pleinement à l’acquis européen et aura accompli les réformes radicales nécessaires.
Le soutien grec à la perspective européenne de la Turquie est franc et fondé sur des principes et valeurs. Toutefois, la Grèce ne fera pas le moindre compromis pour ce qui est de la réalisation des critères et modalités préalables.
Nous soutenons la candidature de la Turquie aussi bien au niveau politique, que pratique. Récemment d’ailleurs, nous avons proposé à la Turquie de fournir à nouveau une aide technique aux questions ayant trait aux négociations d’adhésion.
La route vers l’adhésion est certes sinueuse. Elle présuppose notamment deux objectifs qui dépendent de la Turquie elle-même.
Premièrement, la normalisation des relations de la Turquie avec la République de Chypre, ce qui contribuera au maximum à son parcours d’adhésion ultérieur.
Nous devons trouver une solution à la question chypriote. Une solution à la fois équitable et durable. Une solution européenne pour une Chypre unie. Nous devons affranchir Chypre de toutes dépendances, des troupes d'occupation. Nous devons affranchir Chypre des murs qui divisent et qui n'ont pas lieu d'être dans la famille européenne. Nous devons tous soutenir le processus des pourparlers à Chypre. Et le Président de la République de Chypre, M. Dimitris Christofias, sait combien la Grèce et le gouvernement grec soutiennent ses efforts.
Deuxièmement, la conduite efficace et rapide des réformes internes et le respect des relations de bon voisinage. Et bien entendu, la satisfaction de ses obligations vis-à-vis de la minorité grecque et du patriarcat œcuménique. C’est seulement ainsi que sera envoyé le message approprié à l’opinion publique. Le message est que la Turquie est capable et déterminée à adhérer à la grande famille européenne de l'Union.
Mesdames et Messieurs,
Aucun effort ne pourra être couronné de succès s'il n’est pas associé à une stratégie, à une attitude modérée, à la cohésion et au sentiment de responsabilité.
Dans le sable mouvant des relations internationales, la Grèce a toujours eu comme objectif immuable de fonder ses relations avec les autres pays sur des principes et valeurs comme les relations de bon voisinage et la coexistence pacifique pour la prospérité des peuples, le respect du droit international, de la légalité et des droits de l’homme, l’instauration de la sécurité et de la stabilité internationales et régionales. C’est sous cet angle que nous envisageons nos relations avec la Turquie.
Pour cette raison, l’effort que nous consentons ne doit pas être sapé par des attitudes incompatibles avec le droit international et l'acquis européen. Ces attitudes doivent disparaître si nous voulons parler d’une vraie approche.
Comme je l’ai dit, la Turquie traverse une période difficile de changements internes. Dans le même temps, nous continuons d’observer des pratiques dangereuses, provocatrices et irréfléchies, comme l’entrée récente d’avions turcs dans l’espace aérien de la zone d'entraînement d'Andros. Cela doit cesser. Ce genre d'attitudes est incompatible avec la relation de confiance que nous voulons établir.
Est-ce toutefois là une raison d’abandonner l’effort ? Je répondrais sans ambages que non. Au contraire, c’est une raison d’intensifier cet effort. Nous voulons investir dans un avenir de paix. En faisant des pas prudents et calculés. En avançant au bon rythme. Et toujours en ayant accompli la préparation nécessaire. Si nous réussissons, nous créerons pour nos pays et nos peuples un immense «dividende de paix». Un «dividende de paix» qui transparaitra dans les dépenses de défense en ces temps difficiles de crise économique.
Pour ce qui est de la Grèce, le rapprochement des deux pays est un choix honnête. La Grèce entend valoriser l’éventail complet de la coopération bilatérale. Or cela est assorti de conditions et de règles. Je souligne la nécessité du plein respect à l'intégrité territoriale et aux droits souverains de la Grèce, la nécessité du respect du droit international et des traités internationaux.
Dans cet esprit, il y a eu récemment une série de contacts avec les dirigeants turcs, en particulier entre le Premier ministre et son homologue turc. J’ai personnellement eu des contacts avec le ministre turc des Affaires étrangères.
Les messages qui ressortent de ces premiers contacts sont avant tout encourageants et nous permettent d’être optimistes quant à l’établissement de contacts futurs, lors de mon voyage à Ankara et, plus tard, la visite du Premier ministre turc à Athènes. Le succès de notre effort permettra d’envoyer un message symbolique au monde entier. Un message de paix. Il signifiera aussi que nous pouvons devenir des piliers de stabilité dans la région.
Notre rencontre aujourd’hui arrive vraiment à point nommé. Elle marque le début d'un nouvel effort de rapprochement des deux pays. Notre contribution sera pour nous un outil précieux. Je forme tous mes vœux de succès et vous remercie de votre attention.